LES INNOCENTS DE MESSIDOR


  À partir de 1941, les restrictions alimentaires réduisirent le tour de taille des français. Nous eûmes faim. Avec mon copain Robert, nous allâmes dans les domaines avoisinants pour y chercher du lait, du fromage de chèvre ou de la volaille. Nos fournisseurs avaient chacun leur spécificité : aux Maisons Rouges c'était le lait, à Ouches le fromage de chèvre. Il n'y avait qu'à Issac où nous trouvions de tout. De plus, nous étions bien accueillis par les exploitants de cette ferme perdue au coin du bois de Languistre.
Leurs deux enfants avaient notre âge ; ils devinrent rapidement nos amis. Pour aller chez eux, nous empruntions le chemin communal qui relie Sault à Lignerolles. Du Pont Vert à Issac il y a deux kilomètres dont un le long du bois de Languistre. Au cours des saisons, nous allâmes de découvertes en découvertes. Nous fîmes la connaissance des champignons des bois ; parfois nous eûmes la primeur du muguet. Les soirs d'hiver quand la chouette s'éveillait, nous nous serrions l'un contre l'autre en accélérant le pas. Durant ces trois sinistres années, nous parcourûmes tous les petits chemins des alentours. Il nous arriva de fréquenter des mauvais endroits, des jours où nous aurions dû être ailleurs...

  «Terrorist, klein terrorist» ... c'était hier ou presque, en juillet 1943. Un sous officier allemand interpella ainsi mon ami Robert tout en le braquant avec sa mitraillette...
  Nous avions regardé, curieux, une colonne de soldats allemands qui montait manoeuvrer dans le bois de Languistre. Quelques quolibets étaient parvenus à nos oreilles «Petits frantzouzes paresseux, pas d'école» Effectivement, l'année scolaire avait été réduite pour cause d'événements dus à la guerre. Ce jour, un officier de cette cohorte vert de gris perdit son revolver dans l'herbe très haute. L'Allemand s'en aperçut aussitôt mais quand il revint sur ses pas, Robert avait déjà le Mauser dans la main. Il y eut trente secondes très chaudes, les reîtres casqués nous observaient, nous pesaient. Finalement ils nous tournèrent le dos. Cet incident qui aurait pu être grave, n'eut pas d'incidences sur notre façon de vivre. Nous continuâmes notre ramassage d'herbe pour les lapins des clapiers familiaux. Nous remplissions des sacs et des sacs de ravenelles, biens contents que les paysans nous autorisent à éclaircir leurs cultures de raves. Parfois, nous glissions quelques raves dans notre sac afin d'améliorer l'ordinaire. C'était la guerre.
  Nous allions souvent pêcher des vairons. Pour ce faire, nous faisions une filanche avec deux sacs en toile de jute, fendus et cousus ensemble. Un bâton de noisetier maintenait l'ouverture, petit braconnage mais fritures de rois. Dans le pré où nous allions, il y avait un énorme chêne qui avait été foudroyé quelques années auparavant.
  Le tronc était creux.
Il arriva qu'un jour, ayant besoin de vers à bois, nous plongeâmes nos mains et nos bras dans la cavité. Pas de vers mais, un sac ficelé, bien ficelé. Après avoir jeté un coup d'oeil circulaire, sûrs de l'impunité, nous ouvrîmes l'emballage ; c'étaient des mitraillettes Sten. Nous refermâmes le sac en vitesse et plus jamais nous ne retournâmes dans cet endroit dangereux. Le climat était délétère. L'ouvrier agricole du domaine voisin avait été arrêté par la gestapo et déporté. Mon oncle était enfermé à Buchenwald et mon cousin à Dachau. Notre voisin venait d'être arrêté pour fait de résistance. Ils y avaient des mouchards partout et beaucoup de voyous reconvertis en miliciens fascistes, sadiques et violents, ils étaient pires que les Allemands. Au cours du mois de septembre, Montluçon fut de nouveau bombardé. Cette fois, ce furent les Anglais. Ils visèrent Dunlop, l'usine de pneumatiques. Il y eut un mini exode. Au Pont Vert, nous hébergeâmes pendant deux Jours quelques Montluçonnais apeurés. Avec mon unique voisin Durif, nous allâmes aux champignons en haut de la colline de Mont. De là, nous prîmes la mesure des ravages causés par le raid des avions anglais.
  Nullement impressionnés, nous remplîmes nos paniers pour aller les vendre à l'épicerie des Iles ou bien à des passagers au bord de la route.
  Le peu d'argent de poche que nous récupérâmes servit à acheter des rustines pour les chambres à air de nos indispensables bicyclettes.
  A partir de 1943, l'année de mes treize ans, un dimanche sur trois, Je partais à vélo du côté de Lépaud rechercher le ravitaillement indispensable. C'était une expédition : il fallait partir très tôt et revenir au plus vite en évitant les gendarmes. Tout transport de nourriture était considéré comme marché noir, lequel pouvait nuire aux réquisitions de l'armée occupante.
  L'automne 1943 fut favorable aux châtaignes, lesquelles, annonçaient un hiver qui s'avéra très froid. Nous allions en ramasser dans un grand champ tout près du Pont Vert. Ayant souvent le ventre creux nous les faisions griller aussitôt, je crois encore en sentir l'odeur. Partout les Allemands perdaient du terrain et les attentats visant à leur nuire augmentaient en intensité. La répression devint insoutenable.

  Le 6 juin 1944, il y eut le débarquement des troupes alliées en Normandie. L'espoir revint mais rien n'était gagné. Beaucoup d'imprudents se firent prendre et déporter entre le début de juin et la fin d'août. Ces événements dangereux ne m'empêchèrent pas de circuler. A vélo j'allai voir un copain qui était en vacances près d'Huriel. En arrivant dans le village, j'eus à peine le temps de poser le pied à terre : deux voitures s'arrêtèrent devant la recette buraliste et des hommes armés vidèrent l'établissement. C'était une bande de maquisards qui s'approvisionnait en tabac. J'en reconnus un ; il passait tous les jours devant chez moi.
  Pendant cet été extraordinairement sec, je fus obligé de donner des feuilles d'acacias à mes lapins : il n'y avait pas un brin d'herbe. Je me piquais les doigts, stoïque face à la douleur. J'assumais : les lapins d'abord. Il fallait alimenter la table...survivre. C'est à ce moment là que je compris le rapport entre sacrifice et liberté. De temps à autre, nous trouvions dans les champs des tracts que la RAF larguait sur la France : nous apprenions qu'un tireur d'élite soviétique avait éliminé quarante deux allemands devant sa tranchée, que les américains venaient de libérer Brest et Nantes...
  Ces nouvelles étaient réconfortantes : notre libération était au bout du fusil des combattants des armées alliées...
  Au cours de l' été 1944, les larmes de sang qui tombèrent dans les blés devinrent des coquelicots.
  Les enfants, innocents, en firent des bouquets.

 

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